Louise Imagine
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« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants
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J’ai la grande joie d’accueillir ici-même Joachim Séné, pour ces vases communicants de mai 2012. Chacun de nous devait écrire sur une photo de l’autre.
Merci à Joachim qui m’a fait l’honneur de m’accueillir chez lui. Je ne peux que vous conseiller vivement de le lire chez Publie.net mais également sur son site : Fragments, chutes et conséquences, en passant notamment par son Journal éclaté et Ce serait.
Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.
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Verre pilé.
Mes verres de lunettes sont brisés. Quelqu’un a dû balancer un pavé par la fenêtre et ça aura tout cassé dans le bâtiment. Il n’y a personne au bureau aujourd’hui. Je me sens fatigué, je regarde mes lunettes, posées sur mon bureau poussiéreux, je ne vois pas flou, je vois plutôt bien et les lunettes c’est pour travailler sur écran mais aujourd’hui l’écran refuse de s’allumer. Il est un peu abîmé, fêlé, rayé, mais sans plus je ne comprends pas, j’ai vérifié dix fois les branchements, rien à faire. Je pense sans raison valable apparente au mot “fracassé”.
Il y a un courant d’air humide et, bêtement, j’ai peur d’un court-circuit, là dans l’air, conduit par les molécules d’eau et moi électrocuté, car je sais qu’un jour, la science et la technologie, l’industrie et la finance, tous ces main-dans-la-main et ces tête-à-tête, propageront ce besoin, cette réparation, cette nécessité de faire circuler le courant dans l’atmosphère, il y aura du courant sans fil. Et ce jour-là tu verras entre nous ce sera électrique, à nos regards les vitres des tours futuristes et tordues de la Défense et de Shanghaï, de Dubaï et de Manhattan, éclateront, les données transmises dans l’air par le wifi seront déformées et corrompues, les places boursières en seront vérolées et une crise financière suintera puis fumera puis jaillira, provoquera une crise industrielle, une crise sociale, le mot même de crise sera en crise et vidé de son sens au profit de mots plus doux même si austères, qui inonderont d’une guerre le continent et les continents et la Terre ; alors nous mourrons par balle dos au mur d’avoir trop peu parlé. Nous comme tous les autres, laissant en ruine après nous les édifices du pouvoir économique, ses fondations en béton, ses câbles aériens, souterrains, sous-marins, ses octets en pâture aux cafards, son bitume recouvert de mousse, de touffes, de vert, d’épines et de griffes.
Le soleil se couche, et pour la première fois je regarde ça : le ciel et tout ce branle-bas de couleurs comme s’il n’était pas certain que demain ça revienne : le lever de soleil et tous ces trucs du jour.
Texte : Joachim Séné
Photos : Louise Imagine
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J’ai le grand bonheur d’accueillir ici-même Christine Jeanney, pour ces vases communicants d’avril 2012. Chacune de nous devait écrire sur les photos de l’autre et c’est avec joie que je me suis lancée dans cette belle aventure.
Merci à Christine qui m’a fait l’honneur de m’accueillir chez elle. N’hésitez pas à lire et relire Christine, sur Publie.net et sur Tentatives.
Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.
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Le caractère chinois désignant l’éventail
“le caractère chinois désignant l’éventail se compose de la clé de la « porte » sur le caractère signifiant « plumes »”
Ici, ni clé ni porte, une ouverture et les plumes écrasées au sol, des détritus, des résidus, poubelles raclées restées logées aux encoignures, c’est le décor, et le chemin qui y mena non vérifiable – est-ce qu’il faisait seulement soleil à la surface, s’il y a surface – le personnage un inconnu, et les fascicules tous semblables, plaquettes de papier glacé, cartonnages logotisés, publicifiés, en accès libre sur des présentoirs à roulettes, faits d’une seule page unique et souple, comme les voitures uniques et souples, toutes les mêmes, on ne peut pas intervenir, on peut parler des bruits de pas, des pas, des bruits très réguliers de pas qui parviennent de l’escalier, ils en descendent, visent un point précis de jonction, il faudra bientôt réagir, et il y aura plusieurs choix dans l’éventail rempli de plumes, à moins qu’un seul, on ne sait pas, les éléments sont déclencheurs, décideront en autonomie de l’inconnu soumis au bruit, au bruit des pas, sa vie reliée à un fil privé de contours discernables, imprévisible, lesté autour de jambes en marche, peut-être une voix secourable au bout du fil viendrait aussi, il lève la tête – le moment où il lève la tête laisse un impact sur le bitume au milieu des taches de peintures enveloppes de bonbons criardes mouchoirs jetés et délités proches de la disparition – il lève la tête et la pluie tombe, c’est imprévu, elle tombe, en larmes de ciment, en ombres d’eau, des particules terre de sienne, particules grises, se déposent au-dessus des manches, recouvrent le tour des poignets, sèchent sur le dessus des mains, dessous, se forment en pellicule unie, unique et souple, pendant que les pas se maintiennent à une distance raisonnable, le bruit de pas qui se refuse, résiste à créer la rencontre, de la pluie tombe des plafonds, c’est un sentiment véritable, dans les garages souterrains les pas constants restent lointains, c’est une fiction impossible, et lorsque l’inconnu emprunte un escalier, un ascenseur, et qu’il rencontre d’autres gens ou se mêle à la foule dehors, qu’il retourne au travail parfois, ou qu’il rentre chez lui le soir, part le matin et recommence, la fiction reste ancrée en lui, un coin de sa tête en dépôt, comme un monceau de plumes collées, tachées, froissées, indélébiles, qu’on ne peut autrement décrire, des bruits de pas jamais atteints dans un souterrain où il pleut du ciment gris sur les vêtements.
Texte : Christine Jeanney
Photos : Louise Imagine
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J’ai le bonheur d’accueillir ici-même Xavier Fisselier, un ami précieux que j’aimerais tant lire plus souvent. Alors voilà, chacun de nous a écrit un texte sur la photo de l’autre…
Un très grand merci à Xavier d’avoir accueilli mon texte sur Dream about your life & live your dream.
Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.
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Nos deux visages,
une symétrie parfaite dans un temps incertain qui semble s’être retenu d’avancer à cet instant là.
Sommes-nous en enfance?
Sommes-nous ces chevaux?
Sommes-nous bien ensemble?
Sommes-nous seulement les-mêmes?
Qui de nous deux s’estompe, en retrait, là? Tu es pourtant si proche. Nous sommes identiques, ne le vois-tu pas? Nous tournons en rond et nous ne nous regardons plus. Deux vies parallèles, indépendantes, l’une posée à côté de l’autre, l’autre posée à côté de l’une. Comment sommes-nous arrivés sur ce tourniquet bruyant et chahutant? Cela ressemble tant à la vie de ceux qui nous observent tourner, avec leurs sourires béas et les yeux rivés sur leurs petits qu’ils nous ont installés sur l’échine. Ils nous voient courir l’un et autre l’un après l’autre l’un avec l’autre. Donne-moi seulement ta main, je n’aime pas ces sourires provoqués. Personne ne nous sourit vraiment.
Regarde-nous, nous sommes taillés dans le même bois. Nous le savons, ou plutôt, nous l’avons toujours su. Crois-tu que nous faisons pitié, que l’on nous observe d’un œil attendrissant? Plus personne ne parle de toute façon. Je n’aime pas non plus ce qu’ils disent. Et nous, on tourne, on tourne au rythme de la mélodie mélancolique des larmes de suie qui perlent de nos rouages grinçants, sans réfléchir à un possible lendemain dans ce monde dévasté par tant d’imbéciles certitudes.
Regarde cette femme qui nous observe.
Aurait-elle compris?
Regarde ses mains,
regarde ses traits.
Qu’a-t-elle vu de différent en nous pour nous photographier malgré l’absence d’enfants trépignant sur nos dos?
Elle seule peut avoir compris.
Regarde son sourire,
Il est doux.
Texte : Xavier Fisselier
Photos : Louise Imagine
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J’ai le bonheur d’accueillir ici-même Christine Zottele, pour ces vases communicants de mars 2012.
Le thème : Carnet de voyage (imaginaire), chacune choisissant une ville qu’elle n’a jamais visitée pour s’y inventer un voyage, un itinéraire et s’y laisser emporter…
Un grand merci à Christine pour s’être laissée entrainer dans cette aventure et pour m’avoir accueilli chez elle, à Rome…
Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.
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Dans l’avion.
Voilà, le voyage s’achève. Dans douze heures de voyage Paris retrouvé, Tokyo libérée de ma présence. Alors, peut-être, je commencerai à digérer.
Je feuillette le petit carnet de voyage acheté avant de partir. Peu de choses inscrites : le nom de quelques lieux incontournables, des photos découpées dans des prospectus, des boîtes d’allumettes et tickets de musées collés, quelques dessins maladroits et puis cette première page avant de partir, avec les raisons de ne pas partir. Peur de l’avion, peur du nucléaire, peur des séismes et de me retrouver enterrée vivante (cette image obsédante en plein jour – ce n’est pas celle d’un rêve nocturne- d’un monticule dans lequel je suis enfoncée à mi-corps, mais à l’envers de Winnie d’Oh les beaux jours, la tête enfouie et les jambes s’agitant en l’air) et les scrupules à voyager en pleine crise. Ces derniers ont vite été balayés, les peurs aussi d’ailleurs, avec un balai aux poils durs nommé sentiment d’urgence. Jamais en effet, je n’ai eu la sensation aussi aigüe que mon temps était compté. Rien de grave, enfin, à ma connaissance (évitant les maladies autant que les médecins), c’est simplement que je m’éparpille trop. Même les remèdes habituels, la photo, la lecture ou l’écriture, ne suffisent pas à me recentrer. J’ai décidé de faire une chose de la fameuse liste –les dix choses à faire avant de mourir et qui, superstitieusement, n’ont jamais été écrites sur papier- qui se modifie au fil des ans mais ne se réduit pas.
Au moins pourrai-je biffer faire quelques pas sur le continent asiatique, même si Tokyo, n’en est que l’ongle du petit orteil. Certes, en une semaine, je n’aurai pas évité les clichés même si j’ai essayé de voyager léger (un seul petit guide touristique, aucun texte d’auteur japonais, juste mon vieux Shakespeare…). Sans Israël Kangoon, j’aurais pu revenir déçue de ce voyage. Il a presque effacé tout ce que j’ai vu et ressenti avant sa rencontre. D’emblée, pourtant, j’ai pris goût à la ville verticale autant qu’à l’horizontale, et quand on croise les fils, ça donne un très beau tissu pour un costume de kabuki ou un un texte tissé de fils essentiels. Que j’écrirai un jour peut-être. Pas maintenant. Quant aux photos - prétexte officiel de ce voyage – elles forment un diaporama mental plus que numérique. Mon appareil contient très peu d’images, et pas des plus originales. J’ai gratté le ciel en haut de la mairie-cathédrale de Tokyo mais le kami n’a pas eu l’air d’apprécier et moi qui ne prie jamais, j’ai dû supplier Amaterasu, la déesse du soleil de calmer son frère le temps de prendre une ou deux photos. Les photos de chats, prises au cimetière de Yanaka dans lequel je cherchais la tombe de Natsume Sôseki me touchent particulièrement ; l’image de Plus-qu’une-oreille me rappelle la rencontre d’Israël Kangoon. Allez, je vois bien que je ne parviendrai pas à parler de ce voyage tant que je n’aurai pas évoqué cet homme aussi improbable que son nom.
N’ayant pris aucune photo, je ne peux même pas prouver son existence. Pourtant je n’ai pas rêvé. C’était hier ou avant-hier, en fin d’après-midi. Je déambulais dans les allées de ce cimetière, essayant de repérer la tombe de l’auteur de Je suis un chat. Prenant tous les chats errants comme des signes sinon des réincarnations de Sôseki, je me mis à observer ce drôle de chat qui avait dû « se rincer la bouche avec une pierre et faire de la rivière son oreiller ». J’étais loin du bar à chats, Calico, où j’avais eu la tentation un moment de louer un chat pour palier mon manque de caresses (à donner). Celui-ci me fixant d’un œil mauvais semblait sur le point de déguerpir quand à mon appel, il a tourné dans ma direction l’oreille indemne. J’ai continué à parler – en fait j’ai récité l’un des poèmes de Baudelaire « … retiens les griffes de tes pattes » – et il s’est approché. J’allais à mon tour tenter de le caresser lorsqu’une voix grave s’est élevée dans mon dos : « Si j’étais vous, je m’abstiendrais ». Plus-qu’une–oreille a disparu aussitôt. Surprise de ne pas être en colère pour avoir raté une photo, je me suis retournée. L’homme qui me faisait face portait un chapeau incliné de telle sorte que je ne pouvais distinguer une grande partie de son visage. D’ailleurs, maintenant encore, je suis incapable de dire si c’est un Japonais ou un Européen. Le plus surprenant –et le plus séduisant – chez lui, c’était sa voix, une voix grave au timbre profond et nocturne, qui lui conférait un charme troublant. Il parlait français avec un léger accent, indéfinissable, mais il parlait très bien français. C’est la première question idiote d’une longue série que je lui ai posée.
- Comment savez-vous que je suis française ?
- N’était-ce pas un vers de Baudelaire que vous récitiez à Plus-qu’une-oreille ?
- Oui, je suis bête… mais comment avez-vous pu deviner le surnom donné à ce chat en mon for intérieur ?
- Vous croyez-vous la plus originale des Nommeuses pour appeler Plus-qu’une-oreille un chat qui n’a plus qu’une oreille ?
Cette-fois, je me suis mise à rougir comme une pivoine et comme je sentais la colère et la honte former une mixture anti-aphrodisiaque, je me suis décidée à tourner les talons, de manière aussi peu naturelle que ridicule. Il m’a rattrapée par le bras et s’est incliné légèrement, en me priant de lui pardonner son impolitesse et son arrogance. De manière toujours aussi ridicule, endossant le rôle de l’offensée, j’ai accepté ses excuses et le thé qu’il m’offrait.
(Me relisant, je me trouve de plus en plus ridicule – on dirait le mauvais scénario d’une comédie romantique réussie- mais avec la distance bienveillante de l’eau qui a passé sous les ponts… Or, tout cela s’est passé avant-hier, ou hier. Or, avec le récit qui va suivre on est loin de la romance et plutôt dans l’inquiétude des fantômes).
Je n’ai pas osé le faire répéter quand il m’a dit qu’il s’appelait Israël Kangoon, mais ayant encore mes deux oreilles, moi, je suis presque certaine que c’est ce qu’il a dit. Si toutefois, le concept de certitude convienne à ce qui va suivre. Nous avons pris le thé non loin du cimetière de Yakata, en discutant de tout (lui) et de rien (moi). J’avais l’impression qu’il savait déjà tout ce que j’aurais pu lui apprendre : mon métier de photographe, mon manque d’inspiration – passager, il a dit, après ce voyage vous retrouverez votre œil, je vous le promets- et des choses plus intimes aussi, du genre qu’on ne peut confier qu’à un inconnu qu’on sait ne jamais revoir. De lui, en revanche, je n’ai rien appris de personnel, mais sur Tokyo et le Japon, c’était une mine inépuisable dans laquelle je puisais abondamment. Quand je lui ai dit ma déception de n’avoir pas pu assister à une représentation de kabuki – le Kabuki-za étant en travaux pour rénovation – il m’a donné rendez-vous le lendemain (donc cette rencontre se situe bien avant-hier) à la station de Higashi-Ginza, qu’il a soulignée sur le plan de mon carnet.
(je m’interromps quelques instants, feuilletant de nouveau les pages du carnet pour voir si je n’ai pas rêvé : page 12, il y a bien un cercle de sa main autour de Kabukiza souligné d’un double-trait et la station Higashi-ginza soulignée. Je continue à tourner les pages, pour retrouver la silhouette d’Israël Kangoon qu’il me semble avoir croquée à l’aquarelle, de dos sous un torii : le dessin est maladroit mais il me semble bien le voir sourire –même vu de dos- avec ce salut qu’il m’adresse malicieusement de la main droite…)
Allez, il me faut achever ce récit avant que je n’oublie tout. Après seulement, je pourrai dormir. J’ai bu deux cognac avant de monter dans l’avion pour conjurer ma peur mais le sommeil me rend grise. Comme convenu, le lendemain/hier, je me trouvais à l’heure dite au point de rendez-vous, à cinq minutes de marche du carrefour de Gizza 4-chome. Il est arrivé aussitôt (comme toujours dans mon dos) et en quelques minutes nous sommes arrivés au Kabuki-za. Je n’ai pas été surprise qu’il ait les clés en sa possession. Nous n’étions pas seuls dans la salle mais les murmures et les voix se turent dès que retentirent les premiers accords des shamisen. Un spectacle féérique se déroulait sous nos yeux. Suivant la technique Onnagata, l’homme sur scène interprétait le coeur d’une très jeune fille dans la neige. Sous le fard blanc du visage, il me semblait reconnaître un visage familier. Me tournant vers Israël, je n’ai pas été étonnée de ne pas le voir à mes côtés. Il jouait avec une parfaite grâce l’esprit de la fille héron qui se transforme en jeune mariée à la première scène. À chaque changement de costume sur scène, presque instantané grâce à à la diligence des assistants vêtus de noir, les spectateurs applaudissaient de plaisir. Je n’étais pas en reste. La danse continua une heure au moins. Après se succédèrent plusieurs spectacles que je comprenais parfaitement – tant les paroles (je ne parle pourtant pas japonais) que les gestes- dont une histoire de vengeance entre deux frères, Juro et Goro, qui me rappela certains traits des tragédies de Shakespeare. (D’ailleurs, il y a des similitudes entre ces deux formes de théâtre : comme à l’époque jacobéenne, le shogunat avait interdit de jouer aux femmes, de même qu’il avait regroupé les plaisirs du théâtre et de la prostitution dans un même quartier, le Yoshiwara. Tout ce qui concerne le Japon, c’est Israël qui me l’avait appris. )
Je m’assoupissais en repensant aux combats de coqs et aux prostituées jouxtant le théâtre de Shakespeare, quand apparurent sur scène des acteurs Onnagata aux poses suggestives et portant l’effigie de coqs agressifs. Ils s’approchèrent de mon siège, m’invitant à les suivre. Je les suivis comme dans un rêve, sans honte ni timidité. Je savais avec certitude que j’étais la danseuse de l’Izumo Taisha, Ôkuni, créatrice du Kabuki. Toute la nuit j’ai dansé et joué sur scène. Israël m’a raccompagné à mon hôtel et c’est au moment de nous quitter qu’il a glissé dans ma main quelque chose de rond enveloppé dans un papier de riz rose. Il m’a recommandé de n’ouvrir le cadeau qu’une fois dans l’avion.
Je ne l’ai pas écouté. Ce matin, j’ai tâtonné avant de trouver l’interrupteur, comme si j’avais fait la fête toute la nuit. D’ailleurs, qu’ai-je fait la nuit dernière pour être dans un état aussi nauséeux ? Quand j’ai vu l’heure, je me suis préparée au départ en toute hâte. C’est alors que je suis tombée sur le cadeau d’Israël. J’ai ouvert le papier pour y glisser un œil, et poussant un hurlement, j’ai fait rouler l’œil sous le lit. Je note ça sur ce carnet, déjà incrédule. Je n’y crois plus. Vague souvenir d’avoir surmonter mon effroi pour chercher sous le lit, mais en vain. Rien. Le taxi m’attendait. Voilà. Je m’arrête ici. Mais quelque chose me dit que je reviendrai ici.
Christine Zottele, mars 2012.
Lumière ocre de fin de journée.
Marcher, au hasard. Sans trop savoir où aller.
Marcher parce que, pour une fois, pas de contraintes horaires ni planning obligé.
Marcher.
Entrer dans un jardin que l’on croyait privé. Découvrir une allée de colonnes blanches,
lierre délicatement suspendu au dessus de nos têtes, arche végétale luxuriante entre ciel
et terre.
Sourire à ce couple insouciant, allongé dans l’herbe, étroitement enlacé, corps tendus l’un
vers l’autre en un baiser cristallisant l’éternité.
S’éloigner discrètement…
Mais garder, là, précieusement, au fond de soi, un peu de cet amour fougueux et éclatant.
Décidément une bien belle journée..
Texte, photos : Louise Imagine
Une histoire de ciel. De ce qui s’y dessine.
Observer en silence. Admirer.
Et espérer, là-haut tout là-haut, sur cette ardoise éthérée, espérer tracer à la craie blanche l’esquisse de ses rêves…
Texte et photos : Louise Imagine
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Ce mois-ci j’ai la chance et le grand plaisir d’accueillir ici-même le très beau texte de Silence (alias Franck Queyraud).
Un très grand merci à lui pour son accueil sur Flânerie Quotidienne de ma participation à ces nouveaux vases communicants.
Merci également à la merveilleuse Brigitte Célérier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.
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Elles sont partout… mon amour… (Carte postale)
Elles sont partout… Comme tunnel, sous la forme d’illuminations de noël, mais pas éclairées parce qu’il fait encore jour… M’en moque… je les suis tout de même… qui…
Elles sont partout… qui guident notre trajectoire. Toutes les rivières et tous les canaux se rejoignent vers notre île. Dans le ciel aussi, fils d’Ariane suivent l’avion… Ou l’inverse… Je ne sais plus… Elles sont perspectives, le long de la rivière qui horizonne. Ou, au bout de la canne des pêcheurs que je croise le long des berges… Et le chemin, c’est par là, je demande ? Comment veux-tu que je me perde ? Et qui…
En naviguant bien, sur ce Canal du midi, en zigzaguant un peu, je devrais pouvoir te rejoindre avant la fin du monde. Elle est annoncée pour 2012, mais moi, je m’en moque des oiseaux de mauvais augure. Le bug de l’an 2000 a fait long feu. Cet épouvantail-là fera de même. Le monde est fou, mon amour. Celles dont je ne dis pas encore le nom, sont encore diagrammes, dans les bourses du monde entier qui chutent. Et colonnes, qui plongent vers des infinis de chiffres, danaïdes ténèbres… On ne vit pas que d’argent. On ne peut évidemment pas le dire sans passer pour un mariole. Mais si on n’en a pas, d’argent, on le sait bien évidemment, on fait les marioles plutôt que la révolution. Ça n’a jamais trop marché les révolutions. Elles sont partout… celles dont je tais le nom, encore un peu… et qui me rappellent celles-ci :
Le vent
Debout
S’assoit
Sur les tuiles du toit.
Accalmie, le titre de ce poème de Prévert, qui ne paie pas de mine, tout petit poème, mais qui forme une petite cheminée. Lueur d’espoir. Pas celle de la mine. De la Bourse, peut-être, on brûlerait toutes les actions, les titres et les billets… Feu de joie… Accalmie. On doit dorénavant, rien que çà, chacun, sauver la planète, oui, rien que cela, la lecture des comics de super-héros ou la vision à haute dose de désolants films américains ont travesti nos imaginaires. On a déjà du mal à se sauver soi…
Prévert s’en moquait aussi de ces gens-là, les grands donneurs de leçons, les grands réalistes tristes, lui, toujours à tirer, et le diable par la queue, et sur son mégot de poète, attablé seul avec son gros toutou, dans un jardin parisien avec tout le poids du monde sur ses épaules, à trouver des mots contre les ennuyeux ; se moquait, lui, l’indiscipliné, le rêveur, qui vitriolait les diners de têtes, bien fréquentés. C’étaient les mêmes qui jouaient le monde en le posant en permanence en équilibre sur les quilles du bowling, et justement, lançaient la boule, le long de la piste… Je ne perds pas la boule, que je lance dans le canal… et qui… plouf…
- Je t’offre un hot-dog ? Regarde ! Sur le toit du chalet-boutique, le vent vient de s’assoir. On a tout le temps, à présent. Les feuilles font des notes sur une portée dessinée dans le ciel… La musique…
Elles sont partout… mon amour… ma Jeanne… Elles dessinent trajectoires dans le ciel, grâce au grand manège, on dirait la roue d’une bicyclette géante pour faire le tour du monde et quand les badauds montent dans la grande roue, ce n’est plus que cris, cris pour se faire peur… rejoindre le cœur du monde… celui qui bat près de vous… celui des mots du poète qui chante dans ma tête :
« Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout. »
Je n’avais plus qu’à les suivre… celles… et qui…
Ces arabesques quand le vent fait bouger les doigts de l’arbre qui me montrent la direction et les mille petites feuilles jouent avec éclats de soleil, apportent ombres sur ton doux visage, imaginé…
Elles sont partout… mon amour… ma Jeanne à moi… les lignes qui me mènent vers toi.
Bons baisers d’ici. Il fait beau. Il ne pleuvra pas demain. Je t’aime.
Silence
Remerciements :
Aux poètes Jacques Prévert et Blaise Cendrars (phrase en italique) qui ont conquis mon adolescence, en ce temps-là…
Merci à Louise Imagine pour ses photographies, catalyseurs des mots de ce vase communicant…
Texte : Silence (alias Franck Queyraud)
Photos : Louise Imagine
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Je les regarde s’envoler et à ce moment précis, tout le paysage se recentre sur cette impression. Focale de l’être et du regard. En parfaite coïncidence. L’impression a beau être inconnue, tout le paysage immense de la mer et tout l’être se recentrent sur elle. Précisément sur elle.
Pouvoir ressentir, ne serait-ce qu’une seule fois, cela suffirait pour revenir ensuite errer dans ce souvenir, pouvoir sentir, dans l’envol, la tension du cou de l’oiseau. Cela pourrait suffire, non pas seulement imaginer, construire, surimposer des impressions connues sur cette grâce pure, mais ressentir la tension du cou de l’oiseau quand il s’arrache à la surface du monde, terre ou mer, pour entrer tout droit dans le ciel, à l’instant même de la tension.
S’arracher à la surface du monde, à la surface argentique de l’eau et entrer, d’un battement d’aile, entrer tout droit dans la profondeur inversée du ciel. L’oiseau s’envole à tire d’ailes, comme une pierre lisse et ronde qu’on verrait tomber dans l’eau transparente en tournoyant, mais avec la beauté radicale qui s’élève d’un paradoxe.
Qu’on se garde de déposer une pesanteur théorique sur cette pure grâce. Elle la dissoudrait, elle la corroderait sous les concepts, elle l’engluerait dans les pensées et les yeux embués de larmes n’y pourraient rien, le regard ne peut que le suivre, reproche silencieux que nous fait notre être, de n’être que ce que nous sommes. Nous l’entendons très distinctement. Pesanteur désespérante des pas, qui marquent le sol et dessinent des traces dans le sable humide. Lourdeur. Des êtres et des pensées.
Il n’empêche, ce qui est en jeu, ici, dans l’envol, dans le battement d’ailes, c’est bien, plus je les regarde et plus j’en suis persuadée, cela serre le cœur avec intensité, chaque fois, cela serre le cœur, c’est bien la fragilité essentielle de la force.
Peut-être faut-il ne pas trop en demander, et rabaisser toute exigence vers le sable. Nous nous heurtons, sans pouvoir nous arracher à elles, à des limites dont nous avons une connaissance intime et circulaire. Alors c’est absurde, évidemment, je ne renonce pas encore à invoquer, sans le moindre espoir que cela puisse être accordé (quel dieu le pourrait ?), l’impression que donnerait le battement des ailes de l’oiseau, l’impression de la vibration, l’impression de la force, et même celle de l’arrachement à la pesanteur, alors que déjà l’oiseau s’éloigne et que je demeure, immobile, sur le rivage. L’envol, et le battement des ailes, et soudain il entre dans l’immensité du ciel. Il faut rester là, bras ballants.
Notre essentielle gravité interdit tout mouvement en sa direction, pendant qu’avec la pureté que seuls ont les gestes ignorants d’eux-mêmes, l’oiseau marin s’éloigne dans le vent, et nous laisse, seuls, verticaux et désœuvrés, sur le bord du rivage, comme des points s’amenuisant peu à peu, en même temps que son vol se déploie dans l’espace. Nous ne sommes pour lui que des points s’amenuisant, disparaissant, bientôt tout à fait.
Texte : Isabelle Pariente-Butterlin
Photos : Louise Imagine
Pourquoi éprouve-t-on, pourquoi, à un moment, sans qu’on l’ait prévu, sans qu’on l’ait pressenti, sans même qu’il ait annoncé sa nécessité, sa présence en soi, pourquoi éprouve-t-on, irrépressiblement, non pas le besoin, non, il nous rabattrait sur le monde, nous écraserait, encore une fois, une fois de plus, non pas le besoin, qu’on écarte, la grâce de ce mouvement se fait au-delà de lui, indépendamment de lui, mais le mouvement, l’élan, oui, c’est bien cela, le mouvement du départ, l’élan ?
On est là, aux bords de l’eau, on regarde les vagues, pourquoi ce mouvement se lève-t-il en soi ?, on pourrait rentrer chez soi, on sent le vent, sur la peau, dans les cheveux, on est là, à suivre depuis des heures la parallèle des pas avec le rivage, la parallèle de ses pas avec l’écume de la ligne elle-même ondulée où les vagues viennent marquer la limite des terres et des mers, on pourrait marcher ainsi, un temps infini, en parallèle de la mer, en parallèle de l’écume et de la bordure de la mer, qu’on ne s’éloignerait pas plus …
et vient l’élan irrésistible (auquel on résiste, qu’on ne suit pas, cette fois encore, on ne le suit pas, on lui résiste, on le fait ployer, on le tord, il se lève et on le rabat sur le sol) de partir. Là. Tout de suite. Même à la nage. Même désespéré. Même sans espoir. Partir pour partir. Sans espoir de retour. Surtout pas d’espoir de retour. Aucun espoir de retour. On n’a pas demandé ça, l’espoir de retour. Qui a demandé ça ? Si vous demandez ça, l’espoir, le retour, un conseil : ne partez pas.
Texte : Isabelle Pariente-Butterlin
Photos : Louise Imagine
« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants
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Je me souviens, le train à grande vitesse qu’on attendait, l’ouverture au public, les premiers étaient oranges, on était trimballé à la vitesse du vent, on ne voyait pas les portes ni les fenêtres, pas de danger de sentir le souffle de l’air dans les espaces entre les voitures, pourquoi ce serait une gare, on allait à Lyon, on descendait dans la fournaise, je ne sais pas je n’étais pas alors des bons coups, cette fois-là pourquoi pas, je devais remplacer quelqu’un, on ne me signifiait jamais que mon travail avait quelque qualité (management par le stress tu connais ?), on finirait par me foutre à la porte, mes cheveux trop longs, la ramener toujours sur les délais de transfert, les haut-le-pied, les blagues sur la lourdeur des sacs de questionnaires, ça ne plaît pas, ça ne passe pas, trans europ express, TEE, comme le film de Robbe-Grillet, Düsseldorf-Paris uniquement première classe (s’arrête à Compiègne, ne prend pas de voyageur hormis l’enquêteur pour qui Compiègne, c’est Desnos et son propre grand père, la caserne de Royalieu, un capitaine abject, la mort de Danielle et de ses deux petits Laurent et Delphine, Compiègne pour l’enquêteur c’est une ville au bord de l’Oise, un château, une forêt et l’histoire), wagon-restaurant, tous en rang d’oignons qui mangent, tous, personne dans les trois voitures, qu’est-ce qu’on fait ? On dérange le pékin qui s’empiffre alors que le ventre creux, les yeux dans les poches et la fatigue de trois jours d’enquête ? Non, on attend, on ne parle pas la langue, on a vingt ans « pour tout bagage ». On se fera virer, on attendra donc, et on saura pourquoi, mais c’était l’automne, c’était un train en acier, chrome peut-être les fauteuils avaient-ils cette couleur rouge foncé qu’on peut retrouver aujourd’hui, le repas de sept heures avant d’arriver à Paris, gare du Nord, huit heures du soir, quatre questionnaires dans l’enveloppe, le sac un âne mort, le métro jusque la gare de Lyon, rendre son enveloppe comme son tablier, évidemment qu’on ne reviendra pas dans cet immeuble carré hideux verre et fer et tant mieux si on ne revoit plus ces visages tendus, ces cheveux de femme coupés trop court, ce rictus idiot et ce regard sec froid et coupant, comment s’appelait-elle cette malheureuse ? on ne sait plus mais on savait ce que ça voulait dire, et alors, quarante ans plus tard, cette photo, cette jeune fille de dos, ce couple, cet autre, ces gens qui n’étaient pas nés et qui, bientôt dans un train sûrement, je me souviens… Qu’est-ce qui peut bien faire dire que c’est la Corée du Sud ? La longueur de la jupe ? Le t-shirt du garçon ? Les cheveux ? Les élancements des structures d’acier, des rivets, des courbes et le travail que tout ça représente ? Dehors, il fait si doux.
Texte : Piero Cohen-Hadria
Photo : Louise Imagine
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Un grand merci à Piero Cohen-Hadria, pour son accueil sur Pendant le Week-End de ma participation à ces nouveaux vases communicants.
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Merci également à Brigitte Célérier, qui nous permet, grâce à sa patience et sa générosité, de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci.
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Valence TGV Les escalators ne sont jamais où on les voudrait.